S’évader à Alcatraz

Aller à Alcatraz, c’est simple mais ça dépend pour qui.

Pour bien commencer la journée (non, je rigole !), prenez une quidam, plutôt bien de sa personne et que par discrétion on nommera: Rozenn. Bien que distinguant très nettement sa gauche de sa droite, et bien qu’ayant compris le concept des quatre points cardinaux (ce qui l’a amenée à faire une petite fixette pour l’Ouest, c’est son Nord magnétique), elle est incapable de s’orienter correctement quel que soit le point de départ et celui d’arrivée. Qu’elle fasse de beaux raisonnements pleins de déductions, où il est question de la course du soleil, de la mousse sur les arbres, du cartoville, du sens de la circulation, ou autres arguments logiques; ou qu’au contraire elle se base sur son intuition topographique, son sixième sens (de l’orientation) ou encore qu’elle se fie à la chance, et laisse le destin prendre les choses en main, elle prend invariablement la mauvaise direction.  C’est pathétique et implacable, ça n’a pas de sens, mais c’est ainsi que ça se passe: condamnée à s’égarer, à prier le dieu GPS et à lui sacrifier toute dignité, en lui promettant gratitude éternelle et soumission opportuniste. Même quand elle demande sa route aux passants, elle ne comprend pas ce qu’ils disent (en particulier lorsqu’ils ont l’accent du Vieux Sud).

Bref, par un beau matin de Novembre, devant se rendre au Pier 33 de San Francisco , pour visiter Alcatraz, négligeant le fait qu’elle avait oublié son sens de l’orientation dans la salle du petit-déjeuner, près du buffet, juste à côté de ses bonnes résolutions diététiques, elle sort de l’auberge de jeunesse avec l’aplomb, la confiance et la naïveté de ceux qui ne tirent pas de leçons de leurs mauvaises expériences passées et prend une direction au hasard  après avoir fait quelques considérations rassurantes sur la position du soleil dans le ciel et celle de la mousse sur les arbres. L’auberge de jeunesse étant à 2 blocks de Union Square et à 4 de Market Street qui mène tout droit à l’Embarcadero, qu’il suffit de suivre pour arriver au Pier 33, il était impossible de se tromper. C’est pourquoi j’ai marché un petit moment, avec la tranquillité d’esprit du  » de toute façon, c’est toujours tout droit », suffisamment longtemps pour ça nous prenne, à Isabelle et moi, 1 heure pour nous retrouver au point de départ. Ticket réservé d’avance, horaire impératif, on décide de prendre le street car pour donner un peu de répit à nos mollets, et surtout parce que le street car roule sur des rails, il ne risque pas de se perdre. Mais c’est un bus qui arrive. Plus la situation est désespérée, plus je suis optimiste (il faut au moins ça pour forcer le destin): je demande au chauffeur si des fois par hasard il n’irait pas justement au Pier 33, où on doit être dans 10 mn pour attraper le bateau, en me disant que peut-être par chance, c’est un bus magique. Mais non, il n’y va pas.  Alors en attendant le street car, je fixe l’heure en faisant des calculs savants: s’il arrive dans 3 mn, et qu’il met 5 mn au lieu des 20  habituelles pour arriver au Pier 33, on est bon.  Evidemment, toutes les minutes il faut refaire le scénario et les calculs.

Bref, on a raté le premier bateau en partance pour Alcatraz, on a raté le deuxième aussi (mais à 2 mn!  si le street car était arrivé 1 minute plus tôt et avait grillé un feu, on l’aurait eu !), on a pris le troisième.

La traversée ne dure pas longtemps, mettez-vous à gauche (à babord dans le langage maritime et à l’Ouest dans le langage dalilien) pour profiter de la vue en arrivant.

Visiter Alcatraz

Alcatraz, à l’origine (du monde, oui oui) était juste un rocher qui dépassait de l’eau froide et tumultueuse au large de San Francisco. Compte tenu de sa proéminence, on ne parlera pars de trou perdu, mais de coin tranquille, pépère, bien peinard. Cependant, sa situation à l’entrée de la baie de San Francisco en a fait un point stratégique (c’est toujours comme ça: un coin est désigné comme paumé en temps de paix et de stratégique en temps de guerre), qui a excité l’intérêt et l’imagination architecturale des militaires chargés d’assurer la protection de la ville contre toutes sortes de dangers: invasions, attaques par surprise, ou que sais-je encore.

Face à ce genre de périls, une seule solution: la construction d’un fort, qu’on équipe d’une batterie de canons aussi impressionnants que dissuasifs.

Qui dit guerre, dit prisonniers de guerres, le fort construit sur Alcatraz est donc devenu une prison pendant la guerre de Sécession, prison compris par les prisonniers eux-mêmes… Vous saisissez l’ironie de la situation ? Bon les gars, puisque vous êtes coincés sur une île et qu’on vous a faits prisonniers, on va vous occuper un peu: et si vous construisiez des murs autour de vous. Vous verrez, c’est une occupation très.. constructive! c’est ce qui s’appelle faire d’une pierre (taillée) deux coups !

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Et puis l’Amérique a mené une autre guerre civile: contre l’alcool. Pendant la prohibition est né un nouveau style de banditisme: violent, armé, motorisé qui semait la panique et entendait faire la loi à la place du shérif.  Des gars très très méchants et violents qu’il fallait écarter du monde civilisé et sevré. Alcatraz était la solution. Un peu plus de 300 cellules individuelles de quelques mètres carrés, des gardiens bien armés, une discipline implacable et ces courants violents et glacés qui empêchent de se faire la belle à la nage.

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bienvenue à Alcatraz

 

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l’univers carcéral: des barreaux, encore des barreaux…

 

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… toujours des barreaux

 

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il faut avoir beaucoup d’imagination, ou vraiment être déjà un abruti, pour vivre dans cette exiguïté de piège à rat sans devenir idiot ou fou.

 

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la cour de la promenade

 

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le bloc D, quartier d’isolement

 

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où l’on pouvait rester une semaine dans le noir; une situation que certains préféraient au non-isolement: entendre les voisins de cellule gémir, parler tout seul, pleurer la nuit… ou jouer du trombone quelques heures par jour.

 

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les cellules les plus convoitées étaient celles qui se trouvaient dans un coin de la prison où l’on avait « accès » au soleil. 

 

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la bibliothèque de la prison

 

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pour ceux qui ne croient pas à l’évasion par la lecture…

Quand on entre à Alcatraz et qu’on voit, pas si loin, à l’horizon, la ville de San Francisco, à quelques brassées, et en même temps, à 30 cm de son nez, des barreaux, on pense évasion assez vite. Juste pour rêver ou espérer pour les uns, pour donner du sens au temps; pour avoir quelque chose à se mettre dans le cerveau et le mettre en marche, pour les autres, pour se donner à ruminer intellectuellement; ou bien pour de vrai pour certains, pas si nombreux, et plus si vivants.

Le plan est assez simple: on fait se rencontrer un mur et une petite cuillère. Une fois les présentations faites, petite cuillère, je te présente le mur, le mur, voici petite cuillère, le temps étant ce dont dispose le plus et à discrétion un prisonnier, fait le reste.

Trois prisonniers ont creusé, pendant des mois, des trous dans le mur de leur cellule, ont placé des mannequin dans leur lit et se sont enfuis par le conduit technique.

On ne sait pas ce qu’ils sont devenus: volatilisés ? atomisés par le froid glacial de l’eau de la baie de San Francisco? enlevés par des extra-terrestres ? morts bourgeoisement d’ennui sur une plage mexicaine ?

 

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tenue du gardien

 

le point fashion: comment définir ce gris triste comme un ciel normand ? Gris souris ? gris béton ciré ? gris ciment prompt ? gris anthracite ? gris passe-muraille (oh que ce serait ironique !),  gris crayon à papier mal taillé ? je ne sais pas, il y a tant de nuances de gris …

Et bien Alcatraz a la réponse: c’est le gris prison !

 

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slogans de liberté et d’identité sur le réservoir

Alcatraz a fermé dans les années 60.  N’étant d’aucune utilité en temps de guerre froide, son côté dissuasif n’ayant pas fait ses preuves pour montrer aux Soviétiques la puissance du monde occidental, et alors que tout le monde lorgnait en direction de la lune pour montrer sa supériorité, Alcatraz est redevenu un coin paumé.

Les années 60, c’est aussi le temps de la révolte, de l’émancipation et des utopies. Certains activistes Native Americans ont décidé de reconquérir ce territoire qui appartenait à leurs ancêtres et en ont profité pour réclamer des droits accordés aux uns mais pas aux autres.

Ils y ont cultivé leur jardin, leur sens social et politique, leur vison du monde. Jusqu’à ce qu’ils soient un jour délogés par des hommes armés par l’autorité de la loi.

 

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J’ai visité Alcatraz, et j’en suis revenue.

Vous n’allez pas me croire, mais c’était plus difficile d’y entrer que d’en sortir.

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Alcatraz et moi, on s’est quitté comme dans une romance: je me suis retournée et je l’ai vue s’éloigner au loin dans la brume

 

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puis je me suis retournée et j’ai vu San Francisco dans la brume, et je me suis dit: ah zut, alerte pollution.

 

Une réflexion au sujet de « S’évader à Alcatraz »

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